En 1919 que faisions nous?

La guerre de 1914-1918 vint interrompre brutalement l’essor maçonnique. Tous ceux que l’âge et les capacités rendaient mobilisables rejoignirent le front, laissant derrière eux des ateliers profondément éprouvés par des absences qui, très vite, devinrent autant de pertes définitives. Ces vides, à la fois humains et symboliques, témoignent de l’ampleur de l’engagement des frères dans le conflit. Ceux qui demeuraient à l’arrière s’efforcèrent néanmoins de maintenir une continuité d’action, inscrivant leur engagement dans une logique de solidarité concrète et organisée.

Lire la suite : En 1919 que faisions nous?

À Nantes, cette mobilisation prit des formes particulièrement visibles. Le rez-de-chaussée de l’immeuble sis au 33, rue des Arts, actuelle rue Jean-Jaurès, fut ainsi transformé en salle de convalescence, dotée d’une dizaine de lits. Médecins et frères maçons y dispensèrent bénévolement leurs soins. Parallèlement, les familles des mobilisés firent l’objet d’une attention soutenue, révélatrice du rôle social que les loges entendaient assumer dans un contexte de guerre totale.

Malgré ces bouleversements, la vie maçonnique ne disparut pas. Elle se maintint, certes ralentie, mais suffisamment active pour offrir aux permissionnaires un cadre de réflexion et d’échange. Les travaux abordaient alors des thématiques directement liées à l’expérience du conflit (Conduite de la guerre, guerre sous-marine, question de l’incinération) traduisant une volonté d’inscrire la réflexion maçonnique dans les débats contemporains.

L’année 1918 constitue, de ce point de vue, un moment charnière. L’accueil de délégations de maçons américains à Nantes illustre l’intensification des échanges transatlantiques et la consolidation d’une fraternité d’armes et d’idées. Lors d’une tenue solennelle, le 23 août 1918, un vénérable américain, entouré de quarante de ses frères militaires de tous grades, exprima en français, avec une émotion manifeste, les fondements de cette communauté de destin :

« Nous sommes frères à plus d’un titre : d’abord parce que nous combattons ensemble un ennemi commun, celui qui viole les traités ; ensuite parce que nous luttons contre l’erreur afin de faire triompher la vérité ; enfin parce que nous œuvrons de concert pour que les mots Liberté, Égalité, Fraternité deviennent la devise du monde entier. »

Ce rapprochement trouve un éclairage particulièrement précis dans un courrier du capitaine ingénieur Dud Black (A.E.F., U.S.A.P.O. 707), daté du 4 septembre 1918. Ce témoignage met en évidence la structuration rapide des maçons américains à Nantes autour d’un cercle dont les activités combinent sociabilité fraternelle et action caritative :

« Les maçons américains se sont réunis à Nantes et ont formé un “club”, The Square and Circle. Nous nous réunissons deux fois par mois, et le nombre de participants augmente à chaque rencontre. Le club accomplit une œuvre remarquable auprès des blessés, dont beaucoup sont des maçons.

Nombre de frères hospitalisés, privés de solde depuis plusieurs mois, sont particulièrement touchés par la visite d’un frère venu leur prodiguer ces soins simples mais précieux : les raser, leur couper les cheveux, ou encore écrire, pour eux, des lettres à leurs familles demeurées aux États-Unis. Plusieurs décès sont également survenus parmi les maçons blessés. Des tabliers ont été fournis pour ces circonstances, et les défunts ont été inhumés selon les rites maçonniques, avec les honneurs militaires.

J’ai assisté à plusieurs réunions des loges françaises ici, à Nantes. Elles travaillent au rite écossais dans les trois premiers degrés (Loge Libre Conscience), et leur pratique diffère sensiblement de la nôtre. Une grande part de leur activité semble aujourd’hui consacrée à l’envoi de secours à leurs frères prisonniers de guerre en Allemagne.

Les appels à la charité sont ici nombreux. Il est d’ailleurs fréquent d’adopter un orphelin français, où sa présence, bientôt familière, s’inscrit dans la vie collective au sein de l’atelier. Ces enfants acquièrent rapidement des rudiments d’anglais et contribuent, pour beaucoup, aux activités quotidiennes. » 

Ce document met en lumière plusieurs éléments essentiels. D’une part, il souligne la convergence des pratiques maçonniques en temps de guerre : assistance aux blessés, prise en charge matérielle et morale des frères, maintien des rites funéraires. D’autre part, il révèle les écarts de pratiques rituelles, perçus par l’observateur américain, qui n’empêchent pas une reconnaissance mutuelle fondée sur des valeurs communes. Enfin, il témoigne de l’importance croissante des œuvres caritatives, notamment en direction des prisonniers de guerre et des orphelins, inscrivant l’action maçonnique dans une dynamique humanitaire élargie.

Ainsi, loin de se réduire à une parenthèse de déclin, la période de guerre apparaît comme un moment de recomposition, au cours duquel la franc-maçonnerie, éprouvée dans ses effectifs, réaffirme néanmoins sa vocation universelle et son rôle social.